Menaces sur la sécurité aérienne
Dimanche, août 31st, 2008La collision a été évitée de justesse. Dans la nuit de vendredi à samedi, deux avions de la compagnie russe Transaero et de l’américaine Delta ont failli se heurter en plein ciel au nord de Porto Rico, pour des raisons encore inconnues. De quoi inquiéter un peu plus les passagers, après un nouvel été noir pour le transport aérien. Outre les crashes de la compagnie kirghize Itek Air (65 morts), de la Spanair (154 morts), les incidents se sont multipliés cette semaine : dégagement de fumée sur un appareil d’Air Dolomiti, sortie de piste d’un 747 d’Air France à Montréal, vol interrompu par une « odeur suspecte » pour un 737 d’Easyjet. Deux avions de Ryanair ont également dû atterrir d’urgence, l’un vendredi à Rome pour cause d’alerte sur le train d’atterrissage, l’autre lundi à Limoges à la suite d’une dépressurisation de la cabine.
Cette nouvelle polémique sur la sécurité énerve les professionnels. « Il ne faut pas céder au catastrophisme. Il y a plus d’incidents l’été parce que c’est la période la plus chargée », relativise François Grangier, expert en accidents aériens auprès des tribunaux. Il y a eu 396 morts entre janvier et août, contre 525 sur la même période en 2007. Toutefois, le nombre d’accidents mortels par million de départs, qui n’avait cessé de décroître depuis 1989, est en légère hausse ces trois dernières années.
Plusieurs experts y voient une conséquence de la concurrence féroce entre les compagnies. Lourdement déficitaire, Spanair s’apprêtait à licencier un quart de son personnel avant le crash du 20 août. Des pilotes anonymes ont mis en cause dans la presse espagnole le « chaos organisationnel » et les « graves carences de fonctionnement » de la compagnie. Des accusations démenties par les autorités de l’aviation civile et le syndicat des pilotes.
« Il est trop tôt pour se prononcer sur le cas Spanair. Par contre, les difficultés financières d’une compagnie finissent toujours par avoir des conséquences sur la sécurité », explique Jean- Pierre Otelli, auteur de plusieurs livres sur les accidents d’avion (1). « Quand une compagnie va mal, elle a tendance à faire travailler davantage son personnel, à gratter un peu sur la maintenance », précise le spécialiste. Or, depuis le début de l’année, le secteur est étranglé par la flambée des prix du pétrole. « La crise économique actuelle risque de se traduire par une hausse des incidents », redoute François Nénin, journaliste et coauteur de deux livres-enquêtes sur la sécurité aérienne (2).
Les défaillances commencent à toucher certaines majors
Après les « compagnies-poubelle » du tiers-monde, les défaillances commencent à toucher certaines majors, jusqu’ici au-dessus de tout soupçon. A la suite de plusieurs incidents survenus cet été (perte d’un panneau de carlingue puis fuselage troué en plein vol), la compagnie australienne Qantas a reconnu ne pas avoir effectué une opération de maintenance sur six Boeing 737. Le président de l’association australienne des ingénieurs a mis en cause le plan de réduction des coûts de la compagnie, qui aurait provoqué une pénurie de mécaniciens qualifiés.
Le 7 avril dernier, plusieurs transporteurs américains (American, Delta, Midwest) ont dû clouer des dizaines d’avions au sol pour réaliser des révisions d’urgence. Ces compagnies avaient omis de procéder à certains contrôles de sécurité, avec la complicité de leur autorité de tutelle, la Federal Aviation Administration. Quelques jours plus tard, on apprenait que près de 100 appareils de Continental, un peu trop soucieuse d’économiser le kérosène, s’étaient posés à New York avec la jauge du réservoir dans le rouge.
La compagnie à bas coûts Ryanair, qui a connu plusieurs incidents ces dernières années, est quant à elle accusée de faire trop travailler ses pilotes. Même Air France n’est pas infaillible, comme l’a montré l’accident de Toronto en 2005 (40 blessés légers). Le rapport Colin rendu en interne un an plus tard avait diagnostiqué des « faiblesses importantes en termes de formation ». C’est ce qui a conduit securvol.fr à déclasser la compagnie de A (« bon niveau ») à B (« niveau correct »). Selon François Nénin, l’animateur du site, Air France reste toutefois « une compagnie sûre ».
Yann Philippin
(1) Charters: pour ne plus voyager en mauvaise compagnie, Altipresse, 2006.
(2) Crashs aériens, ce qu’on vous cache, Privé/Michel Lafon, 2007.
Comment voler en toute sécurité ?
Avant de prendre un billet d’avion, vous pouvez tout d’abord consulter la liste noire des compagnies interdites par l’Union européenne (ec.europa.eu/transport/ air-ban/list_fr.htm) et la liste américaine des 16 pays ne respectant pas les règles de sécurité (faa.gov/safety/programs_initiatives/ oversight/iasa). Mais ces listes ne sont pas toujours fiables, en particulier du fait de l’ingéniosité des « compagnies-poubelle ». Après le crash de l’été 2005 (115 morts), la compagnie chypriote Helios Air s’est rebaptisée Ajet et a ainsi réussi à ne plus figurer sur la liste noire européenne. Le site Securvol.fr propose, lui, un baromètre des compagnies réalisé en partenariat avec l’Observatoire de la sécurité aérienne, un organisme indépendant basé à Genève. Enfin, Airvalid.com s’appuie sur les informations fournies par les compagnies elles-mêmes, mais aussi sur les témoignages des passagers.
Le Journal du Dimanche
